ne me demandez plus mon programme, respirer n'en est-ce pas un ?

« Ne me demandez plus mon programme; respirer n’en est-ce pas un? » À la lecture de cette revendication de Cioran dans Syllogisme de l’amertume, j’ai décidé de ne rien programmer pendant une journée, de laisser mes pensées vagabonder et de voir où elles allaient m’emmener. Ne rien faire n’est ce déjà pas faire quelque chose? N’est-ce pas nous permettre de prendre conscience de certaines de nos pensées les plus profondes?

En refusant tout divertissement, toute stimulation, je me suis permis une meilleure introspection, une meilleure perception, une meilleure projection. J’ai commencé par penser à mon avenir ce que je voulais faire de ma vie. J’ai commencé par être optimiste, à me dire que le monde s’offrait à moi, que tout l’univers s’alignerait pour me permettre de devenir ce que je voulais être; une infinité de possibilités ainsi exposées à ma conscience. Ces pensées optimistes se sont vites désintégrées quand, l’isolement m’a permis un meilleur recul sur le monde. Un regard extérieur qui a vu le monde comme immensité, une immensité qui a existé avant moi, qui existera après moi, qui ne s’arrêtera pas si j’arrête d’exister.

Pourquoi nous sentons-nous si important alors que nous somme si éphémères? Pourquoi l’égo de l’Homme est si présent lorsqu’il est entouré et si absent lorsque la solitude vient? Si un Homme se croit drôle, intelligent, amusant, beau, pourquoi est-il tout seul le soir? Je me suis ainsi demandé pourquoi sommes-nous si seuls abandonnés, et je me suis rendu compte que nous avons simplement trop à donner et que, certaines fois les autres ne sont simplement pas capables de l’accepter. Nous sommes mystérieux, ils nous découvrent, nous devenons ennuyeux et ils nous oublient.

Pourquoi dit-on que la solitude et la tristesse sont des fardeaux? Alors que paradoxalement certains artistes avec l’exemple d’Alfred de Musset qui dit « Frappe toi le coeur, c’est là qu’est le génie » pensent que la solitude et la tristesse sont le foyer de tout génie créatif? Certains peuvent me croire folle mais certains printemps ont lieu en hiver. De la tristesse et de la solitude peuvent fleurir énormément de belles choses. La solitude et la tristesse sont alors les tremplins de la création, il faut simplement savoir s’en détacher suffisamment pour les rendre productifs. Cette pensée rejoint celle de Voltaire qui affirme qu’il n’y a « aucun pays de la terre où l’amour n’ait rendu les amants poètes. »

L’amour, cette passion aliénante qui permet le meilleur comme le pire, le pire pour les personnes qui ne sont plus capables d’aimer et qui mettent cela sur le dos du temps. Le temps serait alors une invention des personnes incapables d’aimer. Des personnes qui ont vu leur plus grand amour se changer en plus grand chagrin.. Des personnes qui ont donné toutes leurs pensées à d’autres et qui maintenant ont perdu l’esprit. Des personnes qui ont confondu le bonheur avec quelqu’un et qui, quand elles ont perdu cette dite personne, ne savent plus où retrouver le bonheur. En ce sens, l’amour signifierait souffrance ou, si cela est faux, l’amour unirait généralement une personne qui souffre à une personne qui s’ennuie. La personne qui souffre aime tellement fort qu’elle se perd elle même dans son amour et finit par perdre l’objet de son amour car les gens partent, toujours et nous n’y pouvons rien. Même ceux qui avait promis de rester partent et souvent, ils partent en premier. En pensant à l’amour pendant un certains temps, j’ai été amené à penser, pendant ma journée non-programmée,à la souffrance.

Des fois, nous arrivons à un point où nous ne savons plus si cela nous touche, si cela nous fait mal, ou si nous sommes simplement trop habitués à la souffrance que nous la rencontrons partout. Nous oublions souvent comment la souffrance est intrusive, une fois présente elle se répand dans notre organisme comme si elle avait toujours fait partie de nous. En pensant à la souffrance, j’ai aussi été amenée à me rappeler une rencontre faite par hasard dans la rue, avec une personne qui, quand elle rigolait avait toujours un peu de tristesse au fond des yeux comme si elle avait passé sa vie à souffrir et que, même si elle rigolait elle n’oubliera jamais les moments où elle a pu souffrir comme s’il n’y avait que ça qui comptait. Ça m’a également fait penser à Van Gogh et je me suis dit qu’il avait raison, que la tristesse et la souffrance dureront toujours.

En étant seule, et en pensant à beaucoup de sujets, j’ai fini par me demander pourquoi l’Homme est Homme? Comment l’Homme est Homme? Pourquoi l’Homme est conscient de sa condition à certains moments et si insouciant à d’autres? J’ai pensé qu’avoir conscience de notre conscience est la principale raison de notre malheur et de notre souffrance. Notre conscience est certes le fondement de notre identité personnelle et la connaissance de cette identité mais elle est si lacunaire confuse, inadéquate et surtout hypocrite. La conscience de la conscience de l’Homme n’est pas immédiate elle renvoie forcément au passé ou au futur, jamais à l’instant présent. Par ailleurs, nous ressassons le passé parce que c’est rassurant, ça a eu lieu et ça ne changera pas, c’est suffisamment vaste pour y passer le reste de son existence.

L’Homme s’aime tellement qu’il se ment à lui-même, il retrouvera une vision faussée, erronée qui pourra le détruire par diverses moyens comme une mégalomanie exacerbée ou encore une haine de ce qu’il se croit être. Mais, si nous ne pouvons pas nous connaître totalement et véritablement pourquoi sommes nous si sûrs de ce qu’on est? Si nous ne connaissons pas les dessous de notre être comment pouvons-nous avoir la certitude de l’existence de choses qui ne dépendent pas de nous tel que l’existence d’un dieu, d’une vie après la mort?

La mort, ce sujet qui effraie autant qu’il ne fait espérer. Aucun Homme ne sait quand il va mourir, pourquoi va-t-il mourir, c’est comme si aucun Homme ne croyait en sa propre mort, tous les Hommes, même s’ils ne se l’avouent pas, se croient immortels. Cette immortalité vient-elle de l’amour immodéré que certains se portent? Mais alors, si nous ne croyons pas en notre propre mort pourquoi certains se la donnent? Le suicide serait alors un problème philosophique, un problème de condition, un problème de différence. Par ailleurs, comment fait-on pour exister? Comment fait-on pour être sûr d’avoir existé à un moment donné? Tout s’efface avec la mort. Pourquoi vivre si c’est pour être oublié, combien de personnes sont mortes et leurs noms, leurs actes, leurs dires, leurs pensées sont tombés dans l’oubli, dans le néant, et le pire dans ce néant c’est qu’il est irréversible. Une fois tombé dans l’oubli rien ne peut en sortir et encore moins un souvenir. Mais d’un autre côté, à la vue de toute la misère, de toute la souffrance du monde ce n’est pas la mort le plus triste mais bien ce que nous faisons à ce monde. Peut-être que nous ne voulons pas comprendre que nous sommes mortels et de ce fait nous recherchons une consolation n’importe où dans ce que nous faisons à la place de penser et de comprendre qui nous sommes.

Autrement, pouvons nous réellement être Homme, avoir une compassion pour autrui qui se meurt si nous n’avons pas conscience de notre propre mort? Nous avons surement conscience de notre mort mais à certains moments, ce n’est pas une conscience présente sur le long terme, elle est fracturée et épisodique.

Nous ne sommes jamais plus Homme que lorsque nous avons conscience de notre mort, les sentiments les plus humains s’en dégagent à savoir l’empathie, la compassion, l’anxiété, l’angoisse, la tristesse… Tous ces sentiments construisent la vie telle que nous la connaissons et les plus beaux arts, avec l’exemple de la musique, s’en dégagent. Les musiques les plus touchantes sont celles qui ont conscience de la mort tandis que les plus médiocres sont celles qui l’ignorent.

Ma journée non programmée a pris fin au moment où mes yeux se sont posés sur une citation qui a eu l’air de répondre à certaines de mes interrogations, une citation de Marcel Rufo, pédopsychiatre qui dit « qu’être adolescent c’est se rendre compte qu’on est moins bien que ce qu’on nous a bien laissé croire et penser que, de ce fait, la vie n’est peut-être pas aussi formidable que ce qu’on avait imaginé. »


-Noémie

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